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Philippe De Jonckheere
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le Quotidien
Le texte

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Le Quotidien

(Hommage à William Eggleston)

 

Le quotidien m’ennuie souvent, je déteste les hommages, en revanche je trouve la photographie méconnue de William Eggleston très inspirée.

 

Le quotidien souvent me fascine, j’aime lire les hommages que l’on rend à des artistes dont j’apprécie le travail, parfois certaines photographies de William Eggleston sont inaccessibles par moi.

 

Le quotidien, c’est ce lot étrange qui à la fois pèse et inspire. Nul ne se réjouit par exemple d’un embouteillage, plus exactement d’être englué dans un embouteillage et pourtant c’est dans les embouteillages que me viennent mes meilleures idées. Je peste lorsque j’entre, piégé, dans un embouteillage, et puis chemin faisant, lentement donc, j’écoute plus attentivement la musique que j’écoutais, jusque là, conducteur prudent, distraitement. Ou encore, je sors mon appareil photo et je prends des clichés des tunnels dans lesquels je suis prisonnier en compagnie d’autres compagnons d’infortune, je les prends eux aussi en photo, c’est étonnant d’ailleurs de voir comment certains en voiture s’estiment à ce point à l’abri des regards de tous, comme chez eux, et se curent le nez d’abondance. Parfois aussi je me fais cette réflexion que c’est tout de même étonnant de voir qu’il n’y ait jamais de suicides dans les embouteillages, tandis que cette situation joue toujours sur les nerfs de tous, et je me plais à y voir le signe manifeste de la solidarité des conducteurs entre eux, un automobiliste ne songerait jamais à aggraver un embouteillage en se supprimant et donc immobilisant de surcroît son véhicule et ceux qui lui font suite, non, pour un suicide en embouteillage, pour bien faire, il faudrait un chauffeur. Je prends des notes aussi, des notes de ces pensées fugaces, associations de pensées nées à la lecture peu instructives des plaques minéralogiques des voitures qui me précèdent, j’ai un jour fait un croquis des salissures qui maculaient miraculeusement, visuellement s’entend, le haillon d’un poids lourd, ce sont des notes que je prends sur un bloc-notes que je garde dans ma voiture pour les embouteillages et que je tiens alors en équilibre sur le volant de mon automobile. Une fois je n’avais plus mon bloc-notes, un seul bloc-notes pour deux voitures tout ceci n’est pas très raisonnable, alors j’ai ouvert mon ordinateur portable que j’ai posé sur le siège passager, oui, dans les embouteillages, je préfère être seul et donc sans passager, et j’ai ouvert un fichier de bloc-notes dans lequel j’ai pris quelques notes très cryptées et à ce point insoucieuses de la frappe, de l’orthographe et de la syntaxe qu’il m’a été très difficile de les relire par la suite, j’y suis tout de même parvenu, c’eut été dommage d’ailleurs que je n’y arrive pas, tant dans ces lignes j’avais la matière d’un roman qui prend un embouteillage pour décor et que j’ai fini par écrire, cela s’intitule « Une fuite en Égypte », le récit entier se passe dans un embouteillage. Mais à vrai dire les embouteillages je n’aime pas cela plus que vous.

 

Les hommages me consternent. Il y a ceux que je lirais un jour à propos d’Henri Cartier-Bresson, à sa mort prochaine, et qui ne me feront pas plaisir parce que j’ai toujours détesté les photographies de Cartier-Bresson et cela m’irritera de le voir, à grand tort, porté aux nues. Il y a ceux que je lirais un jour à propos de Robert Frank et ceux-là m’attristeront parce que j’aurais le sentiment qu’ils ne sont pas assez bien écrits et sentis pour célébrer ce photographe de génie, celui par qui la photographie contemporaine est arrivée, loin des dogmes. Et il y aura celui que je devrais peut-être un jour écrire pour mon amie Barbara Crane, rien ne presse.

 

William Eggleston est un photographe américain peu connu. Sa démarche pourtant est insolite. D’abord il y a la couleur. La couleur dans les années 60 et 70 étaient une inconnue en photographie, ce qui était en partie du à son coût de réalisation d’une part, mais aussi parce que les photographes n’y avaient pas un accès direct dans leur propre laboratoire, tant l’équipement pour le développement et le tirage couleur exigent une précision, notamment thermique, très pointue, peu compatible avec les réduits dans lesquels les photographes s’enferment et font leur nid. De même les émulsions couleurs de ces années étaient à la fois moins fidèles et moins constantes, ce qui donnait bien souvent aux images de cette époque, désormais lointaine, des teintes et des dominantes passées et au contraste atténué. La photographie commerciale n’hésitait pas, elle, à se servir de cette couleur fut-elle de mauvaise qualité, les photographes en revanche continuaient de « penser » en noir et blanc. Ce n’était pas le cas de William Eggleston qui a développé toute une oeuvre en couleur et c’est avec leurs couleurs que les images de William Eggleston tiennent et fonctionnent, la couleur est à la fois leur sujet, dans les années 60, avec la société de consommation, arrivait la couleur dans le quotidien, mais aussi l’équilibre de la composition à elle seule. Avec l’oeuvre de William Eggleston la photographie pouvait enfin pleinement hériter de la peinture et non se contenter du legs plus limité du dessin et de la gravure. On mesure évidemment mal comment une telle révolution ait pu passer longtemps inaperçue. Cette inattention de tous est en grande partie due à la discrétion même du travail de William Eggleston qui s’attache essentiellement à recenser ce qu’il y a de plus négligeable dans notre quotidien, des chaussures remisées sous un lit, d’ailleurs qui regarde ce qu’il y a sous le lit ?, il suffit que les chaussures dépassent du lit pour qu’on les trouve du bout du pied sans avoir à se baisser, des aliments congelés emprisonnés par le givre d’un congélateur poussif et qui photographierait ce non-lieu après avoir désengagé le repas d’un soir de télévision ? On peut de cette façon passer tout à fait à coté d’une photographie de William Eggleston. Ne vous en veuillez pas, encore assez nombreuses sont les images de William Eggleston qui échappent tout à fait à l’auteur de ces lignes qui pourtant fait grand cas du travail de William Eggleston. Prenez cette image d’une femme assise sur un trottoir un journal ou une revue sur les genoux. Vous scrutez attentivement le regard de cette femme qui vous prend à partie et vous essayez de retrouver le contexte qui la trouve pareillement assise sur ce parapet, une panne de sa voiture ?, l’arrêt de l’autobus qu’elle attend est comble, le photographe attend ce même bus, et elle ne tient plus debout à cause de sa phlébite ?, elle a rendez-vous au bas de chez elle et son mari ou une amie qui doivent passer la prendre sont en retard. Vous détaillez l’élégance de ses jambes croisées l’apparence stricte de sa mise en pli et vous fouillez même au fond de l’image pour n’y trouver rien d’autre que le décor ressassé de l’Amérique des petites villes. Et vous passeriez presque à côté de cette bite autour de laquelle une chaîne a été enroulée, à vrai dire c’est la couleur jaune du parapet qui s’allie en contraste avec le bleu sombre de la robe qui vous met sur la voie, et peut être aussi un des mocassins de cette femme coupé hardiment par le cadrage d’un cliché dérobé à la va-vite. Étonnante tout de même cette érection cylindrique enchaînée et cette femme qui a tout l’air d’attendre mais d’attendre quoi ?, et son regard toujours direct et interrogateur, et la relation entre ce regard franc et qui aimerait bien savoir ce que vous regardez, un regard qui ne baisse pas les yeux et ce plot enchaîné. On peut facilement appliquer la découverte de Barthes, en matière de photographie, de cette coexistence dans certaines images du studium, ce qui est photographié, le sujet, et le punctum, cette zébrure du temps qui authentifie ou avalise, le studium, le souligne et l’éclaire précisément dans son exception. Le quotidien, pourvu qu’on lui prête une attention un peu soutenue regorge de ces mystères. Hommage donc à William Eggleston.


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